La crise sanitaire du Covid-19 a cruellement mis en lumière les problèmes d’accès aux soins visuels des seniors. Et rend d’autant plus urgente une nécessaire amélioration de leur prise en charge optique. Dans ce contexte, quel peut être le rôle des opticiens auprès des plus âgés, en Ehpad comme à domicile ?

Des seniors mal équipés… et peu suivis

Les difficultés que rencontrent les seniors dépendants en Ehpad ou à domicile ne datent pas du confinement. Et les raisons en sont bien connues : incapacité à se déplacer, fatalisme vis-à-vis d’une baisse des capacités sensorielles, équipements jugés parfois trop élevés, méconnaissance du parcours de soins optiques…

« En moyenne, les plus de 75 ans ont une ordonnance qui date de 8 ans ! »

Surtout l’accès à l’ordonnance reste trop souvent problématique : « Compte tenu des délais d’attente, les ophtalmologistes ne se déplacent pas sur les lieux de vie. Et le développement de la télémédecine ne change pas grand-chose, sachant que le modèle en ophtalmologie n’est pas adapté et que 50% des seniors en perte d’autonomie n’ont pas accès à Internet. Résultat : en moyenne, les patients de plus de 75 ans ont une ordonnance qui date de 8 ans ! », constate Matthieu Gerber, fondateur des Opticiens Mobiles, réseau spécialisé sur le segment de l’optique en Ehpad. « Les seniors en perte d’autonomie, en Ehpad et même à domicile, consultent peu les ophtalmologistes. En général, ils ne renouvellent leur équipement qu’en cas de casse ou si l’équipe soignante repère un problème de vision », confirme Anthony Blandin, opticien propriétaire d’Optique Blandin à Pecquencourt (59), qui propose depuis 2018 un service aux seniors en Ehpad et à domicile.

Vers une nouvelle relation client-opticien post-Covid ?

Parallèlement, selon Philippe Moati, co-fondateur de l’Obsoco, professeur d’économie à l’université de Paris-Diderot, « les enquêtes de conjoncture notent un mouvement massif vers le commerce de proximité. Mais quand on demande aux gens pourquoi ils privilégient ces commerces, la plupart mentionnent le fait que « c’est plus facile, et plus sûr » sanitairement parlant ». Une tendance dont bénéficient les magasins d’optique de centre-ville depuis la reprise d’activité. Face à ces mouvements contradictoires, distanciation et besoin de proximité tout comme de relation plus personnelle, quels sont les éléments qui pourraient recomposer la relation client-opticien post-Covid et augmenter la fidélisation des porteurs ?

La crise sanitaire, un révélateur des difficultés

Or la crise sanitaire, à laquelle les plus âgés ont payé un lourd tribut, a mis en évidence et renforcé les insuffisances dans la prise en charge de leurs besoins visuels. En touchant de plein fouet toute la Silver Economy, le confinement a empêché les interventions en Ehpad et accru le renoncement aux soins : « Compte tenu du contexte actuel, les interventions en établissements de nos adhérents opticiens restent très difficiles », confie Sandrine Ladoux, directrice de la communication externe, de la santé et de l’innovation d’Optic 2000, enseigne qui a développé pour ses adhérents un programme d’intervention en Ehpad.

« La prise en charge de nos aînés sur leur lieu de vie prend aujourd’hui tout son sens »

A l’isolement social s’est ajouté un isolement médical dont les acteurs de la dépendance soulignent depuis quelques semaines les conséquences néfastes en termes de santé publique. « En ce sens, la prise en charge de nos aînés les plus vulnérables sur leur lieu de vie prend aujourd’hui plus que jamais tout son sens », souligne Matthieu Gerber.

Comment lever les blocages ?

Le constat d’une nécessaire amélioration de la santé visuelle des personnes âgées en perte d’autonomie est donc largement partagé. Les pouvoirs publics en sont conscients, comme en témoigne le décret paru le 11 février 2020 (Décret n° 2020-110 du 11 février 2020 relatif à l’expérimentation prévue par la loi n° 2019-72 du 5 février 2019 visant à améliorer la santé visuelle des personnes âgées en perte d’autonomie) autorisant les opticiens, dans le cadre d’une expérimentation, à pratiquer des examens de réfraction sur la base d’une ordonnance valide. Une première étape indispensable mais encore insuffisante. « On attend toujours la désignation des 4 régions choisies pour mener cette expérimentation », déclare Sandrine Ladoux. « Cela reste un frein incontestable à notre démarche. »

Au-delà de cette possibilité de réfraction accordée aux opticiens demeure le problème central de l’accès à l’ordonnance : « Nous sommes très limités dans nos interventions en raison des ordonnances qui ne sont plus valides », déplore Anthony Blandin. « Je fais un contrôle de la vue systématique lors de toutes mes interventions et réoriente au cas où chez l’ophtalmologiste. Mais il faudrait que les pouvoirs publics rallongent la durée de validité des ordonnances. » Un blocage confirmé par Matthieu Gerber : « Les Opticiens Mobiles n’équipent que 20 % des personnes auprès desquelles elles interviennent, les autres n’ayant pas accès à une ordonnance. Nous sommes confrontés à cette impuissance en permanence. »

« Aller au-delà de la simple délivrance de l’équipement avec une formation à la santé visuelle des personnels soignants »

Dès lors, quelles pistes suivre ? « Le rôle de l’opticien en Ehpad ne peut se limiter à la simple délivrance de l’équipement si on veut vraiment répondre à l’enjeu du bien voir chez les seniors. Une des premières solutions serait qu’il assure également la formation en santé visuelle des personnels soignants et de tous les acteurs qui interviennent dans les établissements », analyse Sandrine Ladoux. Même approche chez Matthieu Gerber qui prône « une redéfinition de l’opticien comme coordinateur en santé visuelle dans les Ehpad. Cela passe par un travail en lien étroit avec tous les médecins coordinateurs et soignants, la famille, les responsables légaux et, bien sûr, l’ophtalmologiste. »

Car, en filigrane, c’est toute la question de l’organisation entre les 3 « 0 » et du renforcement des délégations de tâches qui est en jeu. « Il faut que les pouvoirs publics osent faire sauter les verrous et modifient la réglementation », plaide le fondateur des Opticiens Mobiles. « L’opticien peut être un assistant collaborateur de l’ophtalmologiste. En s’appuyant sur une formation en tronc commun avec les orthoptistes, il pourrait recevoir des missions de travail aidé des ophtalmologistes », poursuit-il. « Avec la téléconsultation, on peut envisager une prise en charge de la santé visuelle des seniors sur leur lieu de vie, avec une réorientation du patient sur décision de l’ophtalmologiste : soit une consultation en cabinet s’avère nécessaire soit une transmission d’ordonnance sur la base de l’examen de réfraction effectué suffit. »

Une solution qui va bien au-delà de la prise en charge des seniors et pourrait s’étendre dans les déserts médicaux à tous les porteurs. On l’a bien compris : cette question de l’intervention croissante et facilitée des opticiens en Ehpad recouvre un enjeu majeur de santé publique. Mais sont également en jeu l’opportunité de confirmer leur mission de professionnel de santé et l’extension de la délégation de tâches en bonne coordination avec les ophtalmologistes.

Anthony Blandin

Matthieu Gerber

Sandrine Ladoux