Mai 2026

Mensuel pratique et interactif de l’optique

Édito

La donnée de santé, nouveau terrain de jeu

La commission mixte paritaire chargée d’examiner le projet de loi de lutte contre la fraude a tranché. Les Ocam, qui réclamaient un accès élargi aux données de santé pour mener à bien cette lutte, certes nécessaire, semblent avoir partie gagnée. Les garde‑fous, en revanche, semblent insuffisants. Car en confiant aux complémentaires le soin de définir leurs règles de conservation et de croisement de données, le risque est que les limites ne soient pas respectées. L’expérience invite pourtant à la vigilance : augmentation des cotisations en 2026 en dépit de la loi, usage illégal de données (Cegedim sanctionnée de 800 000 € en 2024), remboursements différenciés… Et au‑delà de l’op tique, certains corps médicaux dénoncent déjà les intrusions des Ocam dans la décision médicale : demandes d’imageries bucco-dentaires, orientation vers des prothèses fabriquées en Asie, etc. La frontière entre lutte anti-fraude et ingérence médicale est très mince. En optique, d’autres solutions existaient – la blockchain, par exemple – pour sécu riser les échanges de données tout en protégeant le secret médical. On peut regretter que la filière optique n’ait pas su s’organiser autour d’un projet commun pour préserver son indépendance – et d’une certaine façon sa souveraineté.

Mais cet enjeu de souveraineté va bien au-delà.
Il s’inscrit dans une tendance globale, celle de la captation de la donnée, notamment de santé. Via l’articulation AMO/AMC, mais aussi par les montres connectées, les dispositifs médicaux et, demain, par les lunettes connectées “médicalisées”. Fréquence cardiaque, analyse pupillaire, prévention du diabète… Les industriels dessinent un écosystème où l’information circule en permanence, ouvrant des perspectives inédites en matière de prévention et de personnalisation. Cette promesse de santé augmentée a son revers : plus de données, c’est aussi plus d’intimité tracée… et plus de dépendance aux Gafam, qui ne cachent plus leur ambition de peser dans les États. Voire de les supplanter.
De là à tout débrancher ? Difficile à imaginer car vos magasins d’optique (tiers payant, dossier médical partagé, échanges avec les Ocam) comme vos pratiques (examen de vue, prise de mesure assistée, demain réfraction boostée à l’IA) reposent sur cet écosystème numérique. Mais il serait maladroit de nier que la souveraineté est devenue un débat public, politique, et que vos porteurs eux mêmes s’y intéressent. Cela vaut aussi pour un nombre croissant d’entre vous, conscients d’être pris en étau entre des Ocam au pouvoir réaffirmé, des fournisseurs en voie de concentration et des Gafam dont le rôle en optique devrait se confirmer

Alors, impuissants ? Pas forcément. Il subsiste une ligne de crête. À mesure que les données se multiplient, le besoin de médiation humaine, de proximité et de confiance devient critique. C’est là que se joue une partie de l’avenir de votre profession : non seulement délivrer un équipement, mais aussi orienter et rassurer des porteurs dans des parcours de soins (télémédecine, etc.) devenus quelque peu illisibles. Cela suppose une montée en compétences – la dynamique vers un niveau licence est encourageante – et une réflexion sur la façon dont vous souhaitez travailler au quotidien. Saisir les enjeux liés aux données et à l’IA, sécuriser le parcours de soins, protéger l’anonymat des porteurs, faire ses choix (fournisseurs, réseaux de soins ou non, matériel…) en transparence et en conscience : voilà une manière d’être exemplaire. Et de le revendiquer.

Pierre Tourtois-Laurent