Juin 2026

Mensuel pratique et interactif de l’optique

Édito

Sur vos 2 jambes

Le paysage de l’optique se réinvente à grande vitesse et ceux qui anticipent ces transformations en sortiront renforcés. Concentration du marché, verticalisation des fournisseurs, multiplication des multi-propriétaires, montée en puissance des franchises et des succursales : certaines tendances de fond sont bien connues. D’autres, plus récentes, vont redessiner en profondeur le paysage — de l’irruption de l’IA à la fluidification des échanges de données entre AMO et AMC pour lutter contre la fraude, en passant par le développement de la télémédecine en optique. Sur ce point, la position de l’Assurance Maladie est désormais claire : elle soutient la télémédecine, mais entend en fixer strictement les règles. La téléexpertise en optique est dans le viseur. Fa bien Badinier, directeur du contrôle et de la lutte contre les fraudes à la Cnam, l’a rappelé dans les colonnes de nos confrères d’Acuité : une ordonnance sans échange direct avec le patient n’est pas une téléexpertise. Le cap est posé : séparer prescription et vente, replacer le médecin au cœur du dispositif, réaffirmer la portée clinique de l’examen de vue. Ce recadrage réaffirme également en creux le statut des opticiens : des paramédicaux. Ni plus, ni moins. Il trace une ligne claire, que certains espéraient franchir vers davantage de prérogatives techniques. Pourtant, les pouvoirs publics ont dans le même temps généralisé le droit, jusque là expérimental, pour les opticiens d’intervenir en Ehpad. Paradoxal ? Peut-être. Mais pragmatique : les ophtalmologistes ne se déplacent pas, plus, ou trop peu, dans ces établissements. Reste la question économique, que cette clarification tardive ne règle pas. Les équipements de téléconsultation impliquent un investissement conséquent — accessible aux points de vente solides, souvent urbains. Mais quid des magasins de la « diagonale du vide », au plus près des porteurs les plus éloignés du corps médical ? Ceux qui avaient fait de la téléexpertise une solution de proximité risquent-ils de se retrouver sans alternative immédiate ? En tranchant de la sorte, les pouvoirs publics pourraient laisser des angles morts là où les ophtalmologistes manquent et vieillissent. D’autres modèles restent à inventer ou à renforcer : dérogations locales en accord avec les ARS, accès mutualisé à du matériel au sein de maisons de santé, partenariats dans le cadre de CPTS… Vous êtes d’ailleurs un certain nombre à avoir rejoint ces structures. Un ancrage dans le corps médical et paramédical qui prend tout son sens dans ce contexte. Ces questions méritent d’être posées au calme, dans cet été qui s’installe, avec son flux modéré et, pour certains, quelques semaines de recul bienvenues. C’est peut-être le bon moment pour revenir à l’essentiel : quel opticien êtes-vous, et voulez-vous être ? Davantage un “délivreur d’équipements” efficace dans un marché en tension ? Un acteur de santé visuelle à part entière, articulant expertise paramédicale, accompagnement du porteur et services élargis ? Pourquoi choisir, après tout : votre métier exercé sur ces deux jambes tire de là tout son intérêt. Les cartes sont entre vos mains. À votre échelle, vous pouvez dessiner votre avenir et celui du métier.

Pierre Tourtois-Laurent