Avril 2021

Mensuel pratique et interactif de l’optique

Le 100 % Santé, 100 % à revoir ?

6, 12, 14, 18 % des équipements vendus en 2020 ? Un après le lancement de la réforme 100 % Santé en optique, les chiffres se multiplient et entretiennent le flou sur ses effets réels sur le marché. Les pouvoirs publics ont manifesté leur déception : le compte n’y serait pas. Or, lors du protocole d’accord sur le 100 % Santé, signé en juin 2018, aucun objectif n’avait été fixé. Tout au plus, le chiffre de 20 % avait été évoqué par le ministère de la Santé comme cap et signe de la réussite de la réforme. Définir maintenant un quota relève[1]rait à la fois de l’absurdité et de l’incohérence. La Direction de la Sécurité sociale s’appuie sur la comparaison avec les 2 autres secteurs concernés, l’audioprothèse et le dentaire, pour pointer le manque d’adhésion des opticiens au 100 % Santé. Cette mise en perspective ne fait que mettre en lumière les ambiguïtés de sa finalité en optique. S’agit-il d’améliorer l’accès aux équipements et aux soins pour tous les Français ? Cette problématique en optique ne s’est jamais posée dans les mêmes termes qu’en audio et en dentaire. Pour 3 raisons majeures. Le marché optique est solvabilisé depuis longtemps, contrairement aux 2 autres secteurs, avec un reste à charge des consommateurs plus faible. Il connaît en outre depuis une dizaine d’années une forme de régulation par les réseaux de soins, moins présents en audio. Enfin, il existait bien avant la réforme des offres à des prix inférieurs à ceux du 100 % Santé. La réalité est têtue : en audioprothèse, la mise en place du 100 % Santé a occasionné un “boom” sur l’équipement en audio (+44 % en 2 mois). Si la réforme n’a pas conduit en optique à une telle augmentation, ce n’est pas parce que les opticiens ne “jouent pas le jeu”, mais bien parce que les Français ne renonçaient pas aux lunettes pour des raisons financières. De plus, les porteurs comprennent bien la différence entre un panier A et un panier B, en dépit de la hausse du reste à charge que cela implique pour eux depuis le 1er janvier 2020. C’est un des enseignements majeurs de cette première année. Alors, le 100 % Santé, 100 % inutile ? Sûrement pas. Selon le Rof (Rassemblement des opticiens de France), il aurait permis à 500 000 personnes d’avoir un accès à un équipement, au bout du compte plus qualitatif que celui proposé aux “petits contrats Ocam”. Néanmoins, plutôt que de mener chez les opticiens des contrôles pour vérifier le respect des obligations de la réforme, les pouvoirs publics auraient tout intérêt à analyser ses conséquences concrètes sur le recours aux équipements pour tous les Français. Ils constateraient ainsi qu’elle continue d’exclure une partie de la population, les plus fragiles et ne bénéficiant pas d’une complémentaires santé. Une population qui risque de s’accroître dans les mois à venir compte tenu de la paupérisation de certaines catégories : chômeurs, étudiants, seniors. Emmanuel Macron l’avait claire[1]ment annoncé en 2018 : rien ne sert de faire le 100 % Santé en optique si on n’améliore pas, dans le même temps, l’accès à l’ordonnance. Or, de ce point de vue, crise sanitaire oblige, le moins qu’on puisse dire c’est qu’on est toujours au point mort. Or, la réussite de la réforme reste conditionnée à son second volet : réorganisation de la filière avec extension des prérogatives des opticiens, amélioration de l’accès aux ordonnances, refonte de la formation. La balle est dans le camp des pouvoirs publics.

Marie-Dominique GASNIER